Court-circuit #2 // L’agriculture urbaine : effet de mode ou enjeux d’avenir ?

Court-circuit #2 // L’agriculture urbaine : effet de mode ou enjeux d’avenir ?

Crédit : Clarisse Pinel

Alors qu’à l’horizon 2050 les prévisions font état d’une population mondiale citadine à hauteur de 80%, la question de nourrir le monde, tant en quantité qu’en qualité, est de plus en plus présente. Si l’agriculture a toujours existé dans la ville ou à proximité immédiate, sous diverses formes, on observe un renouveau de l’agriculture urbaine, devenue une composante essentielle de la ville durable.

Des agricultures urbaines…

Mode de production que l’on oppose à sa voisine rurale, l’agriculture urbaine est par définition tout acte qui permet de produire des aliments végétaux ou animaux, dans des zones urbaines, c’està-dire des zones fortement peuplées et densément construites. Derrière ce terme se cache une multitude de pratiques agricoles. Pour commencer, il y a les jardins, présents depuis longtemps en ville,  qu’ils soient partagés, familiaux, privés, avec la possibilité d’y intégrer des poulaillers, des ruches, et même d’autres animaux, créant ainsi des micro-fermes urbaines diversifiées (La Recyclerie à Paris). Et quand la culture en pleine terre n’est pas possible, on utilise des toits (Brooklyn Grange Farm), des souterrains, adaptés aux champignonnières (La Boîte à Champignons) ou bien des containers pour produire des fraises (Agricool), ou des poissons et des légumes en aquaponie (Citizen Farm). Issus du mouvement des Incroyables Comestibles, les bacs à légumes en libre-service et en auto-gestion dans la rue permettent d’insérer des cultures potagères dans tous les interstices de la ville. L’animal a également sa place en milieu urbain avec par exemple la mise en place d’éco-pâturage : moutons ou chèvres remplacent gaiement (et silencieusement) les tondeuses. Plus high-tech, dans les fermes verticales s’empilent des légumes-feuilles cultivés en hydroponie, un système hors-sol dans lequel les racines sont plongées dans un système nutritif, et où la photosynthèse s’effectue grâce à de la lumière artificielle (LED) ou des serres. Encore balbutiant en France (Ferme de Romainville, Ferme urbaine Lyonnaise), ce type de fermes se développe en Amérique du Nord (AeroFarms, Green Sens Farms), à Singapour (SkyGreens) ou encore au Japon, pour faire face au manque d’espace ou à la contamination nucléaire. Bref, plusieurs visions de l’agriculture urbaine se mêlent : high-tech versus low tech, hydroponie versus permaculture, vente commerciale versus partage des récoltes, création d’entreprise versus initiative citoyenne. Mais des visions qui ne s’opposent pas forcément et peuvent même se retrouver dans un projet identique. L’agriculture urbaine est multiforme tant dans son organisation, portée par des citoyens, des associations, des entreprises que dans sa production, qui peut être nourricière mais également culturelle, sociale, solidaire, éducative…  Il est donc plus juste de parler des agricultures urbaines au pluriel.

…pour cultiver la ville et le mieux-manger…

Crédit Clarisse Pinel

Les apports de l’agriculture urbaine pour la ville et ses habitants sont donc multiples et variés. Parmi ces différents aspects, la notion de reconnexion semble ici primordiale. Tout d’abord, reconnexion à l’alimentation : le citadin devient partie prenante du process et non plus simple consommateur éloigné des lieux de production … et de ses réalités. Des études démontrent que le fait de cultiver, ne serait-ce qu’à toute petite échelle, fait évoluer les pratiques de consommation, tendant à favoriser une « éco-alimentation ». De la graine au composteur, en passant par toutes les facettes de production et de consommation, l’agriculture urbaine permet de requestionner le rapport à notre assiette, qui est bien loin d’être exempte d’impacts environnementaux, sociaux et économiques. Si l’échelle individuelle importe bien sûr grandement, il y a nécessité que des politiques publiques soient formalisées, débouchant sur des projets de plus grande ampleur, touchant un plus large public. Ainsi, portées par une volonté citoyenne, de plus en plus de municipalités françaises se questionnent sur les capacités alimentaires de leur territoire urbain. Certaines villes ou agglomérations se lancent dans des planifications en vue de repenser leurs stratégies alimentaires locales, notamment avec la mise en œuvre du dispositif de Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) réunissant tous les acteurs de la filière alimentaire. Par exemple, la ville de Mouans-Sartoux (06) alimente sa cantine en produits 100% biologiques et en partie issus de sa régie agricole. Albi vise, elle, l’autosuffisance alimentaire en 2020 avec la recréation progressive d’une ceinture maraîchère de 80 hectares. Ce type de projet facilite l’installation de jeunes producteurs car, si l’accès au foncier est une problématique majeure pour l’ensemble des agriculteurs, cela est encore amplifié en milieu urbain . De plus, il s’agit de reconnecter le citadin au paysage urbain.  La participation citoyenne est très forte au sein de l’agriculture urbaine, bon nombre d’initiatives étant impulsées et portées par la société civile. Participer à l’aménagement de la ville, en cultivant les parties privatives mais également l’espace public, permet de se réapproprier ce dernier. A cette fin, les budgets participatifs et les démarches concertées d’aménagement sont des initiatives intéressantes permettant d’allier initiatives citoyennes et fonds publics. Il en va de même pour la critique accrue sur les budgets alloués à l’horticulture purement ornementale ainsi qu’aux espaces verts bien tondus. Sur fond d’interdiction des herbicides, ces réflexions mènent à la création de « Permis de végétaliser » qui permettent aux habitants de verdir les rues en cultivant les pieds d’arbres ou des bacs en bas de chez eux, comme c’est le cas à Rennes depuis plus de 20 ans ou depuis 2 ans à Paris. Si l’on peut être dubitatif quant à la reconnexion à la nature qu’apporterait l’agriculture urbaine, au regard de la végétalisation cultivée en ville souvent hors-sol, celle-ci semble cependant témoigner d’un réel apport quant à la reconnexion du citadin à son cadre de vie et à son implication active pour améliorer celui-ci.

…en restant vigilants

Cependant, ce n’est pas parce que l’on produit à proximité des consommateurs et que l’on favorise les circuits-courts que l’on est forcément vertueux. Les impacts environnementaux sont très variables selon les projets et peuvent être même assez négatifs : consommation énergétique, utilisation d’intrant chimique, forte mobilisation de matériaux, … On observe tout de même une volonté de limiter ces impacts avec des projets restreignant la consommation d’eau et le transport, favorisant des pratiques agroécologiques ou l’agriculture biologique, développant l’économie circulaire en utilisant des biodéchets comme substrat pour remplacer le sol ou encore en réutilisant des matériaux en les détournant de leur usage initial. La proximité de la ville confère à l’agriculture des avantages considérables : proximité des consommateurs, bassin d’emplois, réseau de transports, services appréciés des agriculteurs et des porteurs de projets, mais peut également l’impacter négativement. Les sols peuvent être pollués et ainsi contaminer les légumes, que ce soit directement via la consommation ou indirectement via l’ingestion de sols ou de poussière lorsque l’on jardine. Il est donc important de vérifier la qualité du sol, celle de l’air, particulièrement à proximité de trafic routier, ainsi que la qualité de l’eau. Les sols sont aussi victimes de leur succès en milieu urbain où la pression foncière est féroce et les conflits d’usage fréquents. L’agriculture urbaine doit trouver sa place dans les projets d’aménagement et permettre de garantir le maintien d’espaces verts non-construits dans des villes de plus en plus denses et de plus en plus étalées, affaiblissant l’agriculture située dans les zones périurbaines. Quant à l’utopie de vouloir nourrir la ville par la ville, on en est encore loin. S’il est vrai que pour certains jardiniers, la parcelle potagère est indispensable pour remplir leur frigo, le nombre d’agriculteurs urbains est encore très limité. Les productions sont majoritairement des légumes, quelques fruits, des œufs, du miel. Les vaches ne sont pas encore prêtes à brouter sur les toits ni le blé à pousser sur nos balcons. Pour réussir à relever l’enjeu de l’augmentation de la population et son urbanisation grandissante, nous avons plus que jamais besoin de renforcer et d’améliorer les liens entre ville et campagne, et de repenser l’ensemble des filières alimentaires pour qu’elles puissent couvrir les besoins locaux tout en préservant l’environnement. La France est riche d’une agriculture diversifiée et productive, nous n’avons pas besoin d’usines à salades au cœur des villes, mais plutôt de multiples paysans façonnant nos paysages ruraux et urbains pour qu’ils restent verts et préservés. L’agriculture urbaine, bien au-delà de la seule production alimentaire, est souvent porteuse d’un projet urbain, politique et social, comme l’illustre le projet de ferme urbaine qui se développe dans la ville de Clermont Ferrand.

CLERMONT-FERRAND a sa Ferme Urbaine

L’agriculture urbaine est élevée au rang des enjeux fondamentaux pour les métropoles de demain ? Qu’à cela ne tienne, Clermont n’est pas en reste sur le sujet ! Depuis quelques mois, une association nommée «Ferme urbaine ClermontFerrand Vallières» se mue en véritable défricheuse d’un espace de 5000m² sur les coteaux de Clermont, coté Vallières. C’est rue du Pavin que vous pourrez observer la mise en oeuvre progressive de la première ferme urbaine de la métropole clermontoise, qui «aspire à proposer une production de fruits et légumes, de graines, de plants, de paniers repas et de plantes aromatiques tout en respectant les principes écologiques de la permaculture». Une «ambitieuse utopie», c’est ainsi que l’association décrit son projet associatif. Projet «enraciné dans le respect de la terre et des Hommes», qui se veut «social, environnemental, citoyen, pédagogique, agricole, mais surtout convivial». A travers cette activité agricole, l’association FU Clermont-Ferrand souhaite finalement promouvoir des relations de partage, en s’ouvrant «à toutes les bonnes volontés». L’activité agricole devient alors le moteur d’une dynamique citoyenne, collective et utile sociétalement. C’est la promesse d’une consommation de qualité bien évidemment, mais également d’une nouvelle dynamique donnée au quartier de Vallières, la promesse d’une sensibilisation à une agriculture respectueuse de la Terre et de la faune, la promesse d’une co-construction démocratique avec les collectivités locales et les associations intéressées… Sans oublier qu’au final, c’est bien la volonté des acteurs mobilisés au sein de l’association qui déterminera l’identité donnée à cette ferme urbaine. Sur le papier, l’idée est prometteuse… Espérons désormais que l’association confirmera toutes ces belles promesses et tous les espoirs que nous plaçons en cette belle initiative.

>> Merci à Clarisse Pinel, doctorante en droit public à l’Université de Limoges (Laboratoire OMIJ-CRIDEAU) et Magali Villatte, chargée de projets Agriculture urbaine et alimentation durable à l’ADEME pour avoir partagé leurs recherches dans ce Court-Circuit #2. Et merci à Geoffrey Volat pour le décorticage de la Ferme Urbaine clermontoise <<

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